Du gué à la renaissance : l’histoire mouvementée du village de Le Change

17 novembre 2025

Un site stratégique dès l’Antiquité

Longtemps avant que Le Change ne devienne un village tel qu’on le connaît, l’endroit était déjà un carrefour naturel. Niché près d’un gué sur la rivière Isle, ce point de passage a facilité les connexions entre la vallée et le plateau du Périgord. Les archéologues y ont relevé des traces d’occupation précoce, notamment des silex taillés trouvés dans les alentours (source : Périgord Noir – Histoire du Périgord).

  • Des vestiges gallo-romains, tels que des poteries et des fragments de tuiles, ont été mis au jour à la faveur de travaux agricoles.
  • Un ancien axe de passage menait de Vesunna (Périgueux) à la vallée de la Vézère, traversant le site du village (source : Musée Vésunna, Périgueux).
  • On retrouve dans l’oronymie locale le souvenir de cette période, avec les lieux-dits comme "Le Causse" ou "La Peyronne".

Le passage de l’Antiquité au Moyen Âge s’est fait en douceur, mais la toponymie et certains linteaux de maison témoignent de la permanence de l’habitat sur le site.

Le Moyen Âge : entre église, château et essor du bourg

Le rôle central de l’église Saint-Martin

La première mention écrite de Le Change remonte au début du XIIe siècle dans un cartulaire de l’abbaye de Chancelade. L’église Saint-Martin, bâtie en position dominante, en témoigne : elle a constitué un point de ralliement, non seulement spirituel mais aussi social. Certains chapiteaux ornés datent du XIIe siècle, probablement réalisés par des ateliers venus de la région de Brantôme (source : Monuments historiques de Dordogne, ministère de la Culture).

  • L’église fut fortifiée pendant les guerres du Moyen Âge, comme en témoignent les murs épais de la nef et les vestiges d’archères visibles sur l’abside nord.
  • Chaque année, la fête patronale à la Saint-Martin donnait lieu à une foire qui drainait cultivateurs, artisans, et marchands venus de tout le Périgord central.

Le château et la famille de la Roche

Au XIIIe siècle, le château du Change domine la vallée. Ce n’est plus que ruines aujourd’hui, mais l’emplacement — sur un promontoire calcaire — a marqué la silhouette du village. Le fief appartient alors à la famille de la Roche, connue pour ses démêlés avec les puissants barons de Bourdeilles.

  • Pendant la Guerre de Cent Ans, Le Change subit à plusieurs reprises les passages des troupes, parfois françaises, parfois anglaises ; en 1369, le château est pris et repris deux fois en moins de trois mois (source : Archives départementales de la Dordogne).
  • L’économie locale souffre, mais la résistance s’organise via le réseau des villages voisins, permettant la survie de la population malgré les épidémies de peste et la disette.

Les Temps modernes : Réforme, Révolution et réorganisation sociale

Le souffle de la Réforme et des guerres de Religion

Au XVIe siècle, la Dordogne n’est pas épargnée par les conflits religieux. Le Change, situé non loin de Périgueux, voit passer tour à tour des troupes huguenotes et catholiques.

  • En 1575, l’église Saint-Martin est temporairement réquisitionnée pour servir de refuge à une garnison catholique, épisode immortalisé dans une chronique locale (voir : Huguenots et catholiques en Dordogne).
  • Plusieurs familles du bourg, converties au protestantisme, doivent s’exiler ou abjurer lors de la Révocation de l’édit de Nantes en 1685.

On retrouve encore aujourd’hui dans les patronymes de la commune la trace de cette histoire tourmentée, avec des noms d’origine protestante mêlés à des lignages catholiques.

Le souffle de la Révolution

En 1789, la population du village compte environ 350 habitants. L’abolition des droits seigneuriaux bouleverse la vie du Change : la dîme et les banalités tombent, permettant une nouvelle organisation sociale (source : Archives départementales - La Révolution en Dordogne).

  • Le presbytère est confisqué puis vendu comme “bien national”.
  • Les paysans locaux participent en nombre à la rédaction des cahiers de doléances, revendiquant notamment une baisse de la taille et un accès plus facile aux forêts du plateau.

C’est également à cette période que Le Change obtient son statut de commune, lors du grand découpage administratif de 1790.

Le XIXe siècle : modernisation et transformation du paysage

L’arrivée du chemin de fer et la vitalité retrouvée

La deuxième moitié du XIXe siècle voit Le Change sortir de son isolement. En 1875, le bourg est relié à Périgueux par une ligne de “voiture à chevaux”, ancêtre du car rural, puis la ligne ferroviaire de la vallée de l’Isle (source : SNCF – histoire des lignes locales).

  • La liaison avec Périgueux ouvre la voie à un essor démographique : la population du village passe de 400 à 520 habitants entre 1850 et 1880.
  • Le marché hebdomadaire renaît et attire commerçants de Cubjac et de Saint-Pierre-de-Chignac.

Le renouveau architectural

Les vieilles maisons médiévales laissent progressivement la place à des bâtisses plus spacieuses, souvent ornées d’enduits à la chaux et de belles portes monumentales à fronton. L’école laïque, construite en 1881, installe définitivement le village dans la modernité républicaine (source : Monuments historiques de la Dordogne).

Le XXe siècle : guerres, résistance, et ouverture contemporaine

La Grande Guerre et l’entre-deux-guerres

La Première Guerre mondiale bouleverse l’équilibre du village : 26 jeunes hommes de Le Change tombent au front, soit presque 10 % de la population masculine adulte (source : Monument aux morts de Le Change).

  • De nombreux “poilus” du village reviendront marqués, certains rapportant des récits qui influenceront durablement la mémoire collective.
  • L’exode rural débute dès les années 1920, avec un pic dans les années 1930 : Le Change ne compte plus que 260 habitants en 1936.

La Seconde Guerre mondiale et la Résistance

La Dordogne fut, on le sait, une terre de résistance. Dans les collines autour de Le Change, des maquis se sont organisés à partir de 1943. Un réseau de ravitaillement et de cache favorise la protection de réfractaires au STO et de familles juives persécutées, notamment grâce à la complicité discrète de plusieurs familles du village (source : Musée de la Résistance en ligne).

  • Certains greniers à blé du vieux bourg servaient de caches à armes et à vivres pour les maquisards.
  • L’épisode le plus marquant reste la libération de Périgueux en août 1944 : des habitants de Le Change prennent part à l’insurrection qui permet de repousser les troupes d’occupation.

La modernisation de l’après-guerre

L’après-guerre marque une période de mutation pour Le Change. Le passage progressif d’une agriculture de subsistance à une agriculture d’élevage et de polyculture s’accompagne d’une modernisation des exploitations. L’arrivée de l’électricité, puis du téléphone, change la vie quotidienne.

  • Les années 1970 voient s’installer les premiers “néo-ruraux” : professeurs, artistes et jeunes familles séduites par la douceur de vivre du plateau.
  • La rénovation de l’église et la création d’une salle des fêtes en 1989 relancent la vie associative et culturelle.

Patrimoine et mémoire : archives, anecdotes et traces visibles

Nombre de ces événements historiques ont laissé des traces visibles ou inscrites dans la mémoire locale.

  • La croix des pestiférés, érigée sur le chemin du cimetière, rappelle la terrible vague de peste de 1348, qui tua près d’un tiers de la population du village.
  • L’ancienne halle, aujourd’hui maison d’habitation, fut bâtie grâce à un don de la marquise de Bourdeilles au début du XIXe siècle et servit d’abri pour les foires aux bestiaux.
  • Chaque été, les “Nuits de la Mémoire” proposent une promenade guidée retraçant les grandes heures du village, ponctuée de lectures d’archives prêtées par des familles du cru.
  • Des documents inédits de l’entre-deux-guerres sont conservés aux Archives départementales et livrent des listes de métiers oubliés ou d'initiatives paysannes pionnières.

Le Change aujourd’hui : traditions et héritages vivants

Le village n’a rien oublié de ses grandes heures, et l’attachement à la mémoire collective reste fort. Qu’il s’agisse de la fête de l’église, du parcours des “chemins de la Liberté” en hommage aux résistants, ou des visuels pédagogiques installés dans l’école, l’histoire est partout présente à qui sait la lire. Parcourir Le Change, c’est marcher dans les pas des siècles, fermes et maisons portant encore les stigmates de ces soubresauts. Une invitation, toujours renouvelée, à regarder au-delà des apparences ce qui fait la profondeur d’un pays.

En savoir plus à ce sujet :